Bérengère Deprez

Fiction

Marguerite Yourcenar et les États-Unis. Du nageur à la vague

Essai, Éd. Racine, 2012

Tout le monde connaît ou croit connaître Marguerite Yourcenar, l’auteure de Mémoires d’Hadrien et de L’Œuvre au Noir, la première femme élue à l’Académie française il y a trente ans. Ce livre explore une dimension méconnue de la vie de l’écrivaine : les cinquante ans qu’elle passa aux États-Unis, dont elle avait pris la nationalité. L’influence de sa compagne américaine, la puissante inspiration de la nature sauvage du Maine, la dimension protestataire de l’histoire et de la culture des États-Unis ont influencé Yourcenar. En témoignent cette visite guidée de l’œuvre sous l’angle américain, une correspondance inédite, en anglais, et une interview demeurée inédite avec le journaliste Timothy Allman.

— À première vue, on ne situe pas trop Marguerite Yourcenar aux États-Unis…

— C’est vrai : l’icône des lettres françaises, la première Académicienne… et pourtant : elle y a vécu cinquante ans, elle y a écrit ses œuvres majeures, elle a pris la nationalité américaine dès 1947. Mais une certaine critique, qui n’a pas compris ou qui ne veut pas voir son multiculturalisme, l’érige obstinément en vestale de la culture française, alors que dès avant son départ forcé de 1939, lorsque la guerre éclate, elle est déjà Européenne par excellence, cosmopolite au sens premier de ce beau mot, galvaudé, qui signifie : citoyen du monde. J’ai écrit ce livre, fruit d’un post-doctorat à Harvard University en 2007, parce que j’étais très étonnée de ce quasi-silence sur la dimension américaine de Yourcenar. Quand par hasard on s’y intéresse, on la décrit comme indifférente à l’Amérique et tout entière tournée vers la France et l’Europe : une espèce d’autiste !

— Mais comment se fait-il, alors, qu’elle n’ait jamais écrit en anglais ?

— Elle n’en avait nul besoin : lorsqu’elle s’installe aux États-Unis, elle est déjà adulte, elle est déjà reconnue (sinon connue) dans les lettres françaises, elle est en plein déploiement de son potentiel, elle s’essaie à tous les genres littéraires. Elle n’a aucune raison de se mettre à écrire en anglais pour tenter de « percer » dans son pays d’adoption ; elle ne sait d’ailleurs pas encore qu’elle s’y fixera définitivement après la guerre. Durant les premières années, elle se considère en exil, comme tant d’autres Français chassés par le conflit. Par contre, elle connaît bien la langue : avant même d’aller vivre en Amérique, elle a déjà traduit Les vagues, de Virginia Woolf, et Ce que savait Maisie, de Henry James. Rien que ça ! Yourcenar se sentait parfaitement à l’aise en anglais : j’ai dépouillé une bonne partie de ses archives à la Houghton Library de Harvard et je peux en témoigner. Après la mort de sa compagne américaine Grace Frick, en 1979, elle se retrouvera d’ailleurs dans un entourage quotidien exclusivement anglophone, ce qui ne veut pas dire qu’elle ne voyageait pas hors des États-Unis ni ne prenait plaisir à recevoir des visiteurs francophones (elle était aussi très familière de l’italien !). Je publie à la fin de ce livre, avec l’amicale autorisation des ayants droit, sa correspondance inédite, en anglais, avec le journaliste new-yorkais Timothy Allman, qui lui consacra un long portrait en 1980, inédit lui aussi, également publié dans ce livre, et dont les entrevues préparatoires eurent lieu en anglais à Mount Desert Island, où Yourcenar avait sa maison.

— Peut-on dire que les États-Unis ont eu une influence sur elle ? Elle qui s’intéresse plutôt aux empereurs romains et aux philosophes de la renaissance…

— Oui, bien sûr, les grands romans « historiques », Mémoires d’Hadrien, L’Œuvre au noir… Mais dès qu’on lit ces livres sublimes entre les lignes, on tombe sur des allusions au napalm, aux embouteillages, à l’OTAN, au consumérisme, à l’impérialisme militaire américain, au workaholism, aux mouvements de ferveur afro-américains, au Mississippi pris par les glaces au soleil couchant ! Yourcenar n’est pas tombée sous le charme des États-Unis, elle était plutôt sévère pour la société américaine mais aussi très admirative de certains côtés, comme la dimension protestataire, les mouvements civiques et les luttes environnementales auxquelles elle se joignit du reste très tôt. L’écologie, chez Yourcenar, ce n’est pas une mode ! Quant au plan littéraire, j’ai longuement étudié sa bibliothèque, sur place, dans sa maison de Northeast Harbor, dans le Maine : elle a lu (et annoté) Henry David Thoreau, Martin Luther King, James Baldwin, Rachel Carson, James Agee, etc. Il serait, cela dit, inadéquat de parler d’influence, elle connaissait la littérature américaine mais restait à l’écart de toute école, de tout mouvement politique, en France comme en Amérique. Par contre, la nature sauvage du Maine lui inspire un chapitre du court roman Un homme obscur, un épisode qui se situe en effet le long de la Côte Est, à l’époque de sa colonisation française, au XVIIe siècle… mais aussi les si belles pages d’entrée d’Archives du Nord sur la nature avant l’histoire – et là, nous sommes en Flandre française ! Yourcenar n’est pas restée aveugle et sourde au Nouveau Monde, elle s’est ouverte à la culture américaine comme aux autres, elle qui disait à Claude Servan-Schreiber, en 1976 : « Mon choix de vie n’est pas celui de l’Amérique contre la France. Il traduit un goût du monde dépouillé de toutes les frontières ». •